Chers amis du soir bonsoir,
En mettant la main sur le dernier album de Sinik, j'ai pu écouté une chanson défendant l'Essonne, le 91, où notre rappeur bien aimé se définit comme "essonien", voir meme plus précisement comme
habitant des Ulysses. Plus tard dans l'album, il fait référence à ces maires "qui détruisent nos repères de tour en tour".
Pourquoi un tel besoin de "représenter" comme on dit, de se définir comme tel ? Pendant un temps, je pensais que c'était par défaut, puisque l'Etat français ne reconnait pas sa jeunesse, on se
définit non pas comme "français", "socialiste", "humaniste", mais comme "je suis du 9.1.".
Je le vois un peu différemment maintenant que je suis ici. On en parlait avec des collègues récemment. Depuis que nous sommes ici à l'étranger, on comprend mieux pourquoi la communauté arabe
continue de parler la langue à la maison, les africains de parler Waloff ou Zoulou en Brie. La langue est essentielle, elle nous définie justement, et seule notre langue maternelle pure nous permet
de dire justement ce que l'on pense, avec les nuances que la Pensée exige.
Je ne parle pas mal anglais, j'arrive à bien comprendre et je peux m'exprimer. Ca fait maintenant 6 mois que je parle anglais tous les jours , meme si ce n'est qu'un petit peu par jour avec mes
amis autraliens ou autres. Pourtant, je suis toujours incapable d'être moi-même en anglais, de faire des vannes, de parler philo ou politique. Jamais clairement en tout cas, et jamais de manière
entièrement fidèle à ce que je veux exprimer.
Quel est le lien entre mon dernier paragraphe sur la langue et la définition Essonienne de Sinik? Parce que je considère que si il se définit comme cela, c'est parce que seule sa cité, seul son
building, seule sa tour parle sa langue, et donc il se définit par rapport à elle.
La langue c'est un système de signes permettant la compréhension entre un groupe d'homme certes, mais aussi un certain nombre de références culturelles. Et ces quartiers, cités, ghettos qu'importe
le nom, ont été tellement séparés du reste de la ville qu'ils ont désormais leur propre langue. C'est bien pour ca que ma mère ne comprend pas tout ce qui se dit dans le rap sur MCM, et que je n'en
comprends qu'une partie.
Se définir comme "des Ulysses", des 3000, des Pyramides, ce n'est pas une attitude de gang, c'est une nouvelle culture, qui ne doit pas etre combattue à coup de "éduquons les pour qu'ils arretent
de se dire du 93, mais qu'ils se disent français", comme le dit le PS aussi.
Non, cette culture fait partie d'eux, fait partie de moi aussi, à moindre échelle. Le problème n'est pas l'existence de cette culture de la rue (je devrais dire "de ces cultures"), mais le
fait qu'elle est unique.
Ce que je veux dire est que c'est normal que notre génération se définisse comme elle le fait, soit comme du 91, soit comme arabe, soit comme juif. C'est pour chacun une culture qui fait partie de
soi. Le seul danger est quand cette culture est seule car non-confrontée.
Pour aller sur un plan plus personnel, je voudrais parler de cette notion de "culture locale", qui peut être danger si elle est seule, mais je crois une richesse quand elle est Une parmi
d'autre.
Si je réussi mieux - pour l'instant- que certains de mes amis de collège, ce n'est pas parce que je suis plus intelligent qu'eux, hooulla non, c'est que j'avais le double language, et que je l'ai
peut être toujours.
Double language, celui du collège de la Rochefoucault et celui de ma famille. C'est pouvoir dire "Ouais ma gueule, bzah?" à 16h et deux heures plus tard "M'sieur Thiercelin, pourquoi Adam Smith est
il défini comme libéral?".
C'était comme ca jusqu'il y a encore peu de temps. Mais hélas ca change. La première langue je la perds, et j'ai du coup l'impression de perdre une partie de ce qui faisait, peut-être, ma
particularité, en tous cas, ma personnalité. Et aussi ce qui définissait mon engagement politique, ou en tout cas ma passion pour la Politique avec une majuscule. Comment bien gouverner
aujourd'hui si vous ne connaissez pas, un peu, ces banlieues d'à coté de chez vous ? Comment vouloir mettre en place des politiques de gauche quand on n'a jamais connu, ne serait que indirectement,
ce qu'est la vie à la Pierre Collinet ?
Mais maintenant que je suis la, je n'ai plus ce contact, si ce n'est par la musique. Et ce sera de plus en plus comme cela. Je suis dans un bel appart, mes amis de Lille ou de Pékin n'ont pas eu le
même parcours que le mien - ce qui n'enlève rien à votre richesse personnelle, mais simplement ne permet pas à ma culture locale de vivre au quotidien.
Et c'est maintenant qu'elle disparait que je vois qu'elle me définissait. Et elle me manque. D'où la question: comment ne pas la perdre ? Est-ce inévitable ? Est-ce que je vais peu à peu la
remplacer par une autre identité? Laquelle ?
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